La Tour D'Avance

Histoire

Une seigneurie rurale dans la lande au XVIIe siècle

Magnifique commanderie d’origine templière qui a traversé les siècles et vous accueille désormais.

Au milieu d’une clairière touchant la forêt domaniale de Campet, dans le territoire de la commune de Fargues-sur-Ourbise, se dressent, isolés de toute habitation ou agglomération, les bâtiments de ce qui fut la commanderie de la Tour d’Avance.
Rachetée après la Révolution par un homme aussi original que fortuné, le comte Philippe Dijon, elle fit partie lors du règlement de la succession de celui-ci, du lot attribué à une de ses nièces, Mme de Virieu.

Le domaine de la Tour d’Avance, composé essentiellement des bâtiments, d’une portion de clairière, dont l’autre partie relève de l’Etat, et de quelques bois, fut la propriété de la famille de Virieu qui a résolu de restaurer la vieille commanderie. La famille de Virieu l’a vendu en 2013 à Christophe Grelier.
L’architecture de celle-ci est des plus simples : un rectangle un peu irrégulier dont un des côtés est constitué par l’ancienne chapelle, l’autre côté par un petit bâtiment d’habitation et la tour proprement dite. Les deux autres faces sont formées par deux murs, celui de façade percé d’un porche d’entrée et celui du fond sur lequel s’appuient un four et des dépendances en ruine, de construction probablement assez moderne. La tour est carrée et comprend une pièce par étage, les étages étant reliés entre eux par un escalier à vis qui occupe la totalité d’une tour ronde accolée à la précédente.

Cet ensemble assez massif, retiré de la grand-route d’où il est invisible, a connu des vicissitudes que nous a fait connaître M. Clémens qui a étudié en détail la lente déchéance de cette commanderie et la dépopulation de son terroir. Nous ne reviendrons donc pas sur ces problèmes, notre but étant d’essayer d’étudier la vie de cette lointaine et pauvre dépendance de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem au XVIIe siècle et plus particulièrement l’essai de restauration et de mise en valeur qui en fut tentée par le chevalier Jacques de Pichon.

D’une très grande famille de parlementaires bordelais, M. de Pichon s’est efforcé de rendre à la Tour d’Avance, simple membre de la commanderie d’Argentens, son titre de commanderie indépendante.
En 1627, frère Joseph d’Amalric d’Esclangon, commandeur de Cours, d’Argentens et de la Tour d’Avance, donnait à nouveau fief à Me Pierre Duluc, avocat en parlement et commissaire enquêteur pour le roi en la sénéchaussée de Guyenne, le moulin de Bernède, sur l’Avance, moulin « qui est en désert », en ruine, sans toiture et dont la chaussée est démolie. La dégradation de la commanderie est telle qu’en 1631 frère Jacques de Pichon, devenu commandeur d’Avance, doit transiger avec Duluc, dont le père avait été fermier de la commanderie, et qui prétendait que non seulement le moulin de Bernède mais toute la commanderie lui avaient été donnés par le précédent commandeur. Après arbitrage il est reconnu que Duluc pourra jouir de la donation du moulin mais paiera, avec les frais du procès, la somme de 300 livres.
Voici le frère Jacques de Pichon engagé dans la première tâche que lui impose la restauration du domaine que l’Ordre lui a confié : la défense juridique des droits du commandeur.
La Tour d’Avance n’avait jamais réussi à se remettre des coups que lui avait porté la guerre de Cent Ans. Le XVIe siècle et le début du XVIIe n’avaient pas été propices à son relèvement. Dans une région fortement protestante, sous la surveillance des Albret et du futur Henri IV, à proximité de régions éprouvées par les guerres de Religion, il lui était difficile de reprendre son essor économique. C’est ce qu’à partir de 1629 va tenter M. de Pichon. La « reconquête » juridique de son domaine lui sera plus facile qu’à d’autres, car il réside jusque-là à Bordeaux, auprès de sa famille et les arcanes du Parlement n’ont pas de secrets pour lui. Fort de ses relations il peut entamer et mener à bien les nombreux procès que l’absentéisme des précédents commandeurs, en encourageant l’avidité des seigneurs voisins et le peu d’empressement des tenanciers, avait rendus inévitables.

C’est dès l’assemblée provinciale tenue le 2 décembre 1626 que le chevalier de Pichon représente au chapitre du grand prieuré de Toulouse « qu’il y a plusieurs biens aliénés à la commanderie de Bordeaux lesquels il s’offre de recouvrer comme est permis par les statuts… » Le chapitre accorda cette permission et c’est probablement pourquoi M. de Pichon fut commandeur de Bonnefare et de Saint-Avit de Fumadères.
Le 4 décembre 1628, à cause des épidémies et du siège mis par le roi devant Montauban, l’assemblée provinciale ne put se tenir à Toulouse. Elle se réunit au château du Nomdieu et là, le commandeur de la Cavalerie, receveur général de l’Ordre pour la France relate sa visite à la Tour d’Avance qu’il a faite en compagnie de frère Jacques de Pichon, commissaire député par le chapitre de 1627, et de Joseph d’Amalric d’Esclangon. Le tableau qui en est fait est pitoyable.
La tour est dépourvue de toit et elle a été brûlée pour en déloger les voleurs qui s’y étaient installés. L’église est en piteux état ; tout au plus les habitants y font-ils dire une messe de dévotion chaque année le jour de la Saint-Jean, patron de l’Ordre. La métairie voisine appartiendrait à Mlle de Saintaraille qui y laisse par charité un couple misérable et chargé de famille, et qui est prête à passer une reconnaissance féodale mais les commissaires députés ne répondent pas à cette hâte suspecte. Selon eux la métairie appartiendrait à l’Ordre et Mlle de Saintaraille et ses ancêtres ne seraient que les usurpateurs. Malheureusement on n’a pu retrouver aucun titre authentique pour justifier des droits du commandeur. Le moulin est en ruine, sa digue est inutilisable. Le propriétaire ne paie plus la rente annuelle d’une charretée de blé. Le précédent commandeur avait envisagé de le donner à bail au fermier de la commanderie, l’avocat de Nérac Duluc. Le chapitre n’avait pas approuvé cette solution, pensant qu’il était plus profitable de faire rebâtir le moulin et de le joindre au domaine propre de la commanderie ou de le donner à quelqu’un de l’Ordre pour le faire construire. C’est cette solution qui prévalut et c’est M. de Pichon qui obtint la concession du moulin avec « pouvoir et permission suivant les statuts de (notre) Ordre de pouvoir recouvrer tous les biens perdus et aliénés quil pourra descouvrir et desquels il pourra trouver des titres dépendant dudit lieu Davance. »

 

Les visiteurs de 1628 découvrent également qu’il y avait un « bois du commandeur » que le feu roi Antoine de Navarre fit réunir à son domaine quatre-vingts ans auparavant et qui pourrait être recouvré par voie de justice. « Il y a aussy ung autre bois appelé la Garenne quil ny a point d’arbres que quelques petits duquel ledit sieur commandeur Dargentens se mit en possession de haulte lute sur ce que les vieux paisans luy designarent ce qui appartenoyt anciennement a sadite commanderie. »
La conclusion du commandeur de Polastron est plutôt pessimiste après cette visite : « Tout cella nest quung pais de landes ny ayant que sables et de buissons ne croyant pas que tout ce bien la puisse jamais valoir guière grand chose ny presque rien. » Le moulin, même rebâti, ne donnera pas plus, à son estimation, de dix sacs de blé de rente annuelle. Aussi est-il d’avis de céder le tout au chevalier de Pichon s’il veut rebâtir à ses dépens, en lui laissant le profit qu’il pourra en retirer sa vie durant. Le chapitre opina dans ce sens, mais ce ne fut que l’année suivante, au chapitre tenu le 27 mai 1629, que cette donation fut régulièrement octroyée par l’Ordre et elle fit même l’objet d’une nouvelle confirmation le 31 mai 1644.

 

 

Mais dès 1629 M. de Pichon pouvait présenter des résultats positifs de son action, ayant recouvré plusieurs titres concernant la Tour et ses dépendances, commencé la reconstruction du moulin et de la tour elle-même et entamé quelques procès contre les usurpateurs. Il acceptait la seule condition mise à la donation qui lui était concédée, le paiement d’une rente annuelle de 3 sacs de seigle et de deux de millet au vicaire général du prieuré de Toulouse, frère Annibal de Blacas, qui lorsqu’il était commandeur d’Argentens, dont relevait la Tour, n’avait pu tirer aucun autre revenu de ce misérable domaine.
Dès le 2 décembre 1628, par acte passé à Nérac, le commandeur d’Argentens, Joseph Amalric d’Esclangon, avait consenti à un démembrement de sa commanderie en délaissant au chevalier le moulin en ruine, la tour ruinée, les terres usurpées et de plus un « moulin appelé de Rossinhol qui est en ruyne et perdu de temps immémorial cy devant construit sur la rivière de Bayse… », et dans la juridiction de Nérac. On voit là à quel point les domaines de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem s’étaient mal remis depuis plus d’un siècle et demi des ruines de la guerre de Cent Ans, malgré les tentatives de remise en état de la fin du XVe et du début du XVIe siècle comme c’était le cas pour le moulin de Rossignol réparé en 1500.
Les visites faites en 1635 et 1641 permettent de se faire une opinion de l’action du nouveau commandeur de la Tour d’Avance. Il déclare avoir chassé les voleurs, remis la tour en état, fait bâtir l’escalier et fermer la basse-cour, réédifier l’église dont il ne restait que des pans de murs, ajouté des communs et une cave, et reconstruit la métairie de la Bernède. Enfin il avait acheté la métairie de la Gravère.
Après plusieurs procès il jouissait paisiblement de la dîme valant 40 sacs de seigle ou de millet. Il essaie de reconstituer les rentes féodales mais il n’a pu encore obtenir que tous les tenanciers passent des reconnaissances car divers procès sont encore en cours. Une transaction a réglé le sort du moulin de la Bernède. Désormais la Tour d’Avance vaudrait 1 200 livres d’affermé au lieu des dix boisseaux de grains annuels d’autrefois. Fait bien nouveau, le commandeur réside ordinairement à la Tour.
Les archives du grand prieuré de Toulouse permettent de suivre les efforts du commandeur de Pichon.
En 1629 celui-ci a fait procéder par le lieutenant particulier de Casteljaloux à la visite des bois de la commanderie et procès-verbal en a été dressé.
Ces bois, jadis de haute futaie ont été coupés et sont maintenant envahis par les ronces depuis une vingtaine d’années. On ignore au profit de qui a été faite la coupe.
Au lieu de Lostallas (anciennement l’Oustau Vieil), on trouve à travers bois des traces de maisons que les plus vieux du pays n’ont jamais connues en état et habitées.
La même année le commandeur plaide contre les séquestres, nommés à la requête de son prédécesseur, du moulin de l’Avance, qui ont laissé péricliter les bâtiments.
En 1631 il lui faut transiger avec Me Pierre Duluc, qui comme son père, Jean, avait été fermier de la Tour d’Avance et de divers biens de la commanderie d’Argentens et qui ne se laissait pas facilement déposséder des avantages qu’il avait précédemment acquis sur le moulin de la Bernède.
En 1639 M. de Pichon installe un nouveau meunier, venu de Cocumont.
1639 est une des années cruciales pour la petite commanderie. Le commandeur a gagné enfin son procès contre les communautés avoisinantes et le 15 avril il obtient, du Parlement de Bordeaux, un arrêté de « piquettement » qui délimite désormais fermement la commanderie et auxquels tous les visiteurs de l’Ordre se référeront jusqu’à la Révolution. Ce même arrêt interdit de faire pacager dans les bois et terres de la commanderie.
Dès 1640 le commandeur fait exécuter cet arrêt par le lieutenant particulier de Casteljaloux, qui le signifie aux habitants de Durance, Pompiey, Tillet, Boussès, Jautan, Fargues et Lourdens et assiste à la pose de bornes.
A nouveau le territoire de la commanderie coïncide avec celui de la paroisse de Saint-Martin d’Avance.
La même année, douze tenanciers de la paroisse d’Avance qui d’ailleurs habitent Fargues, Lourdens ou Xaintrailles, passent reconnaissance en faveur de l’Ordre devant un notaire de Villefranche-du-Queyran. Ces reconnaissances ne portent que sur des terres, landes et bois, jamais sur des bâtiments. Les seuls bâtiments que semble comporter la paroisse de l’Avance sont les métairies exploitées par des métayers et non des tenanciers.
L’année 1641 est une nouvelle année de lutte pour M. de Pichon. Le prince de Condé prend possession de son nouveau domaine d’Albret et y englobe tout naturellement le bois de la commanderie qui prolonge si bien les parcs de chasse de Durance créés par les rois de Navarre. Le commandeur doit résister énergiquement à ces empiétements et faire valoir ses titres. Il n’en sortira pas à si bon compte car la guerre d’escarmouches continuera avec les nouveaux seigneurs de l’Albret.
En 1642 par contre une transaction passée à la Tour règle avec le seigneur de Xaintrailles un épineux problème de dîmes.
En 1643 M. de Pichon plaide contre le seigneur de Xaintrailles, Raymond-François de Montesquieu et contre le granger de Durance qui est en même temps coseigneur de Pompiey.
En 1644 c’est contre Raymond de Lupiac, seigneur de Moncassin, contre dame Claire de Raffin et divers autres qui s’obstinent à faire pacager leurs bestiaux dans les bois du commandeur lequel est obligé de multiplier les moyens de clôture, en particulier les larges fossés. Ses relations familiales avec le milieu des parlementaires bordelais aident grandement le commandeur de Pichon dans cette lutte juridique incessante pour remettre l’Ordre de Malte dans tous les droits qu’ils possédaient à la Tour d’Avance.
Parallèlement à cette longue reconquête sur le terrain du droit, le chevalier de Pichon en mène une autre pour aboutir à la restauration religieuse de la paroisse d’Avance. Les quelques détails que nous en savons proviennent d’une visite des « améliorissements » faits par M. de Pichon exécutée à la demande du commandeur d’Argentens en 1671 ; celui-ci, en effet, à la mort de Jacques de Pichon en 1665 avait repris la Tour d’Avance dans sa juridiction. Ce commandeur, M. de Chasteuil Brunet, reconnaissait : « M. de Pichon fit autrefois ung long séjour à la Tour d’Avance. » Il faisait alors desservir la chapelle par les Capucins de Nérac et par le curé de Fargues. La mort du commandeur avait mis fin à cela ; tout au plus les Capucins de Casteljaloux, nouvellement installés dans cette ville, avaient-ils tenu à coeur de venir assurer quelquefois le service.
Mais dès 1666 l’évêque de Condom venait visiter l’église comme si elle avait été une cure relevant de son autorité et M. de Pichon n’étant plus là pour défendre les droits de l’Ordre et le nouveau commandeur résidant à Bordeaux, l’évêque en avait profité pour interdire l’église et défendre aux Capucins d’y faire le service religieux. L’évêque reprenait provisoirement l’avantage dans une lutte de longue haleine. Le nouveau commandeur usa de ses droits en faisant dire la messe lorsque cela lui convenait pour lui et ses domestiques et obtint la levée de l’interdit « pour destruire les prétentions qu’on pourrait avoir sur les biens de l’Ordre. »
En 1671 la chapelle était à nouveau en état « comme au temps de M. de Pichon. »

C’est M. de Pichon qui modela architecturalement la commanderie dont les bâtiments restent la trace visible de son action. La troisième tâche à laquelle il s’était attelé était en effet la restauration et l’amélioration des édifices. Il s’y était mis dès l’année 1628.

Le 13 novembre 1630, il passe avec Pierre Dumons, maître charpentier de Xaintrailles, un acte par lequel celui-ci s’engage à refaire la toiture de l’église, les planchers des trois étages de la tour et la toiture de celle-ci, à remettre en état toutes les croisées, les portes et les contrevents. Le commandeur devait fournir la totalité des matériaux et payer au charpentier cinq cents livres pour son travail.
Le 1er décembre, Jehan, Manieu et Bernard Berretté, père et fils, et Arnaud Verny, maçons de Lausseignan, s’engageaient à fermer la basse-cour de la tour par une muraille de vingt pans de haut sur trois d’épaisseur, muraille percée d’un portail permettant le passage d’un homme à cheval. Le prix convenu était de cinq livres par canne de maçonnerie. Le commandeur ne fournissait aucun matériau et payait 60 livres d’avance ; le reste étant payé à mesure de l’exécution des travaux.
Un an plus tard, 11 décembre 1631, Arnaud Verny et Manieu Berretté passent un nouvel acte avec le commandeur qui leur fait procéder à de nouveaux aménagements dans l’église d’Avance. Le commandeur voulait faire supprimer trois arceaux se trouvant à l’intérieur, déplacer les deux autels et percer la porte qui, aujourd’hui encore, fait communiquer l’église avec la basse-cour. Le travail des maçons était évalué pour cela à trente-six livres.

Le 22 décembre, à Bordeaux, il traitait avec Isaac Grasseau, maître menuisier, et David Duron, maître maçon, de Brechan dans la juridiction de Lavardac, pour améliorer l’état de la tour en y faisant des cheminées, en remettant en état les fenêtres et les planchers. Le détail des travaux est très précis et le commandeur tient à la qualité des matériaux et du travail. Les planchers doubles formeront également plafonds et seront faits en « tables des Flandres », c’est-à-dire en planches de bois du Nord, achetées à Bordeaux. Le reste de la menuiserie sera en « planches de montagne », c’est-à-dire du bois venu des Pyrénées. Seul le bois de charpente sera pris sur les terres de la commanderie. Le gros travail de maçonnerie sera constitué par une construction nouvelle, celle d’un escalier à vis en pierre dans une tourelle ronde accolée à la tour carrée. Cet escalier, qui existe toujours en bon état, fit l’admiration de tous les visiteurs de l’Ordre qui vinrent plus tard vérifier l’état des lieux et qui mentionnent « le beau degré à vis. » Bien que construit en 1629 il est de la même facture que bien des escaliers de même type construits en Agenais au XVIe siècle. Le commandeur avait tenu à faire oeuvre solide sans exiger que ses artisans se mettent au dernier goût du jour. Le 13 novembre 1630, la tour de l’escalier devant être achevée, M. de Pichon passe avec Pierre Dumons, maître charpentier de Xaintrailles, un acte par lequel celui-ci s’engage à faire la couverture de cette tour, ainsi qu’à refaire celle de l’église.

Ces travaux d’aménagement de la commanderie sont complétés par l’installation de communs dont la muraille extérieure en pierre complète l’enceinte rectangulaire et dont les murs donnant sur la cour sont en torchis. Une bonne cave est aménagée et à l’extérieur le commandeur fait rebâtir la métairie de la Tour et le moulin de la Bernède.

Après la reconstitution juridique du domaine de la commanderie, sa restauration religieuse et la reconstruction ou la mise en état de tous ses bâtiments, le quatrième aspect de l’oeuvre du commandeur de Pichon fut son essai d’amélioration et de développement de son domaine rural. La commanderie de la Tour d’Avance avait la particularité d’avoir un territoire correspondant exactement aux limites de la paroisse Saint-Martin d’Avance où le commandeur était seul seigneur foncier, malgré les prétentions des puissants seigneurs du voisinage qu’il s’efforçait de contenir au prix de nombreux procès. M. de Pichon augmenta même le domaine de la commanderie en achetant la métairie de la Gravère, 35 journaux de bois taillis, ainsi que deux vignes, de 5 et 2 journaux situées dans la paroisse voisine de Lourdens. Il entra d’ailleurs à ce sujet en conflit avec la communauté de Fargues à qui il refusait de payer la taille afférente à ces différentes acquisitions. Le dernier achat, effectué en 1648, répondait à un besoin ; en effet la paroisse Saint-Martin d’Avance ne paraît pas avoir eu de vignes et le commandeur complétait les productions du domaine qui devaient lui permettre d’assurer sa subsistance et celle de sa domesticité. Les tenanciers étaient peu nombreux et résidaient tous en dehors de la paroisse. M. de Pichon avait obtenu des reconnaissances de 16 d’entre eux ; son successeur ne peut en obtenir que 5 supplémentaires. Les rôles de taille de la communauté de Fargues ne comportent que 10 cotes pour « l’Avance » dont le commandeur et M. de Xaintrailles. Le domaine direct du commandeur comprenait deux métairies, celle de la Tour et celle du Bayrou, le moulin des Treilles et l’emplacement d’un ancien moulin qui était un sujet de procès avec le seigneur de Xaintrailles, 12 journaux de prés devant les bâtiments de la Tour, 6 journaux d’un bois autrefois beau mais qui avait été coupé à blanc, la « maison de la Couture » où habitait un ouvrier agricole, les 80 journaux de terre labourable de la métairie de Bayrou et enfin les 4 000 journaux de lande ou « touja » que les commandeurs devaient défendre contre les déprédations des bestiaux des propriétaires voisins et les empiétements des ducs d’Albret. Tous ces biens étaient d’un seul tenant. Les bâtiments avaient été bâtis soit en pierre, soit en pierre et torchis. Ils ne comportaient qu’un rez-de-chaussée comprenant une pièce avec cheminée, une autre pièce et une décharge. La métairie de la Tour était accolée à la prison qui est « faite en rond » et prenant jour par des « canonnières. »
Il ne reste malheureusement rien de ces constructions sinon des pans de mur sur un vaste espace.
La métairie de la Tour comportait également une grange divisée en trois : écurie, grange à fourrage et emplacement qui abritaient le fourneau et le pressoir nécessaires à l’extraction du miel et de la cire.

Derrière les deux métairies se trouvait un parc à bétail, vaste enclos, divisé en deux pour le gros bétail et les ovins, et muni d’un grand auvent couvert en paille et en bruyère et soutenu par des poteaux de bois, qui permettait de mettre le bétail à l’abri de la pluie.
En 1679, quatorze ans après l’a mort de M. de Pichon, l’un de ces parcs pouvait abriter 200 têtes de bétail.

Le commandeur de Pichon veillait à l’entretien de ses bois et de ses prés.
Le 14 novembre 1649 il passe contrat avec Arnaud Castaignol, brassier de la paroisse Saint-Martin d’Avance pour qu’il entretienne et nettoie 3 prés proches de la Tour où le commandeur a déjà fait arracher « les espines ronses gavarres jounqs et autres choses. » Le contrat est fait pour 3 ans et le paiement prévu est de un sac de seigle et un carton de panis.
En 1644 M. de Pichon avait déjà passé un autre contrat avec Giscos, Cabarre et Campagnol, brassiers de Pompogne, Dauba et Crambeil, brassiers de Jautan, pour faire des fossés, de 4, 6 et 8 pans de large selon les cas. Les vieux fossés devaient être récurés et le commandeur prévoyait l’élargissement et l’approfondissement du fossé autour du jardin pour « tirer les eaux du marais. » Le premier paiement était fait d’avance en seigle. Le travail fut achevé en février 1647.
Jacques de Pichon s’était efforcé de développer l’élevage dans sa commanderie. Il louait à des laboureurs des environs des boeufs de labour pour une année renouvelable et même il en vendait. Charité ou intérêt bien calculé, il prêtait souvent des grains à ses tenanciers ou aux métayers des environs.
En 1649 il peut affermer le moulin de la Bernède enfin rénové pour 40 sacs de seigle par an plus neuf paires de volailles. Le preneur devra également lui engraisser un pourceau et entretenir 100 ruches dont le tiers du profit lui reviendra.

M. de Pichon signe lui-même cet acte. Sa présence quasi constante certaines années était pour beaucoup dans la prospérité relative de la commanderie.
En 1669, après sa mort, la totalité de la commanderie, bâtiments, bois, vigne de Lourdens, les deux métairies et le moulin ne rapportait plus en tout que 225 livres, taux auquel le négligent commandeur d’Argentens l’avait affermée avec son cheptel de 57 bêtes à cornes, 10 boeufs de labour, 5 porcs et 8 pourceaux.
L’activité de M. de Pichon n’est qu’insuffisamment reflétée par ces quelques actes provenant de ce qui reste du minutier de l’étude notariale de Fargues. Les visites faites du vivant du commandeur ne donnent que peu de détails sur ses réalisations dans le domaine rural. Il faut les chercher dans des visites postérieures, en particulier celle de 1679, où l’on rappelle fréquemment son oeuvre. Une enquête de 1664, le commandeur étant absent, indique seulement que la commanderie « a augmenté de beaucoup. » Le bois de chênes est maintenant fort beau, lit-on en 1678, pour avoir été reconstitué et soigneusement gardé. Le capital forestier de la commanderie avait été augmenté, nous l’avons vu, de 35 journaux de jeunes bois près du moulin des Treilles. La métairie de la Tour, « du labourage de 2 paires de boeufs », était exploitée « à moitié fruits » par des métayers, qui ont 100 journaux de terre exploitable, un jardin et 120 essaims d’abeilles.
La cire et le miel sont partagés à raison de 2/3 au commandeur, 1/3 au métayer. C’est en effet une ressource non négligeable.
En 1679, il y a au total 171 ruches à la Tour d’Avance.

La deuxième métairie, celle du Bayrou, a 80 journaux de terre et un grand parc à bestiaux entouré de murailles et divisé en deux « bordes », l’une appelée « vacquade » et l’autre pour les moutons et les chèvres.
En 1676, alors que M. de Pichon était mort depuis dix ans et que la commanderie avait commencé à se dégrader, les fermiers avaient pris en charge pour 1 681 livres de gros bétail, ainsi que 68 brebis, 10 moutons et un bélier, 30 agneaux, 18 chèvres et les 171 essaims d’abeilles. Mais ils ne payaient que 450 livres par an de fermage alors que M. de Pichon évaluait la valeur de la commanderie rénovée par ses soins à 1 200 livres.
A 100 pas de la première métairie, « la maison de la Couture », dont le nom semble indiquer un ancien défrichement, et qui n’est jamais dénommée autrement, n’est pas une métairie. Tantôt un jardinier et tantôt un charpentier y habite, cultivant un jardin, 3 journaux de terre et élevant une cinquantaine d’essaims, travaillant le reste du temps comme journalier.
Le commandeur de Pichon avait voulu adjoindre les métairies de la Gravère et du Bourdieu-Nau au domaine de la commanderie ; mais les visiteurs de l’Ordre n’évoquent ces deux terres que pour mentionner le procès qui oppose l’Ordre au duc de Bouillon, duc d’Albret, à leur sujet et la recommandation de l’avocat d’avoir à trouver de nouveaux titres à faire valoir, le peu que le commandeur d’Argentens, dont dépend à nouveau la Tour, ayant produit jusqu’ici se trouvait insuffisant « contre le seigneur dominant et une personne forte comme M. de Bouillon. Dans les visites du XVIIIe siècle il ne sera plus jamais question de ces deux métairies qui restèrent au Duc.
Le moulin des Treilles fonctionne seul, mais nous ignorons ce qu’il pouvait rapporter.
Quant aux deux autres moulins dépendant de la commanderie, celui des Claux ou du Temple et un autre moulin situé dans la juridiction de Villefranche-du-Queyran, ils étaient toujours en ruine. Les efforts que M. de Pichon avait faits pour exiger du seigneur de Xaintrailles et autres copropriétaires pour obtenir qu’ils fussent restaurés et leur rente régulièrement payée au commandeur, avaient finalement été nuls, les nouveaux commandeurs ne résidant plus ou ne venant plus à la Tour et leurs adversaires s’étant bien gardés de remplir leurs obligations.

A la mort de M. de Pichon, la commanderie de la Tour d’Avance était un vaste domaine rural bien équilibré et pouvant dans une large part se suffire à lui-même. Le bois de chauffage et celui de charpente, l’élevage — bovins, ovins, caprins et porcins — les produits de l’apiculture, les ressources de deux jardins, des vignes, une culture intensive par 2 familles de fermiers sur 180 journaux de terre cultivable — soit 44 hectares environ — de céréales, essentiellement seigle et millet, en constituent les revenus, typiques de l’économie de la lande à cette époque. Un moulin en activité, deux dont la reconstruction est prévue, complètent cet ensemble groupé autour d’une maison fortifiée remise en état et améliorée, au milieu d’une lande d’un seul tenant parfaitement délimitée, le tout dirigé et surveillé de près par un commandeur qui résidait le plus souvent sur ses terres ou à Bordeaux pour suivre les procès menés devant le Parlement.

Il est regrettable que nous ne sachions rien de la personnalité même du commandeur de Pichon. Grand seigneur issu d’une famille de parlementaires, dignitaire de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, pourquoi avait-il choisi de passer une partie de sa vie dans la solitude d’un pays « ingrat nestant que de sable mouvant », peuplé seulement de « pauvres rustiques » selon les termes du visiteur de 1671, Monsieur de Chasteuil Brunet ».

Il faut probablement voir un lien entre cet apparent exil bucolique et le rôle que la famille de Pichon joue à cette époque dans les événements qui secouent la région. René de Pichon, cousin du commandeur, n’est-il pas alors prieur du Mas-d’Agenais ? C’était le frère du « Grand président » Bernard de Pichon, seigneur de Carriet, baron de Longueville près Marmande. Ce dernier, avec son frère Pichon Muscadet, qui commandait le régiment de Pichon, étaient au siège de Libourne en 1647. Leur cousin, le chevalier de Pichon Pradelle, commandeur du Temple de Bordeaux, était l’amiral de la flotte bordelaise contre Libourne, selon l’ouvrage de L. Couyba sur la Fronde en Agenais. Or un acte notarié du minutier de Fargues du 24 avril 1660 donne comme titre à Jacques de Pichon « commandeur du Temple de Bordeaux et de la Tour d’Avance. » Etait-il donc le même, un Pichon Pradelle ? Par contre un Jacques de Pichon Muscadet, neveu du Président Pichon, était commandeur de Rayssac (dans le Tarn).
Il aurait été passionnant de déterminer le rôle que Jacques de Pichon pouvait faire jouer à sa commanderie d’Avance dans son activité politique et militaire. Mais il aurait fallu étudier de près la famille de Pichon et ses activités ce qui nous aurait entraîné loin de notre sujet qui était la commanderie, seigneurie rurale. Nous regrettons seulement qu’il ne nous ait pas été possible de déterminer exactement la filiation du commandeur d’Avance. Par ailleurs que faisait à la Tour d’Avance, en 1644, demoiselle Sara de Lacroix qui, le 30 janvier, signe une procuration en faveur de Jacques de Pichon pour régler les suites d’un procès qu’ils poursuivent conjointement contre Louis de Bénac, sieur de Clérac ? Le 19 mai elle reçoit du chevalier de Pichon 40 livres payées par J. de Francfort, écuyer, sieur de la Marronière, à la suite d’un procès, le même peut-être, devant le présidial de Saintes. Elle est dite alors demoiselle de Poyanne. Elle habitait déjà la Tour d’Avance en 1639 où elle cède au commandeur une créance de 600 livres sur messire Bernard de Pichon, abbé de Beaulieu et prieur de Mongaillard et Louis de Pichon, chanoine de Saint-André de Bordeaux, créance fondée sur un acte du 23 mai 1631 passé devant le notaire Thomas à Bordeaux.

A l’époque où Jacques de Pichon en est le commandeur, la paroisse de l’Avance ne possède nul artisanat et nulle bourgeoisie. Toute initiative économique ne peut venir que du commandeur. Celui-ci disparu et ses successeurs vivant au lotti, nul cadre ne subsiste qui puisse, pas même développer, mais simplement veiller à l’entretien de ce domaine rural isolé au milieu de la lande.

Monsieur de Pichon avait pourtant réussi sur une toute petite échelle à enrayer la désertion de ce territoire. Quelques mois après sa mort, cinq laboureurs, tous habitants la paroisse de l’Avance, assistent au testament de la métayère du Bourdieu-Nau, cette métairie que le commandeur n’avait pas réussi à arracher au duc de Bouillon. Et cette Jeannette Ardilouze demande à être ensevelie « dans le cimetière de l’église Saint-Martin de la paroisse de l’Avance. » Le cimetière, dont des traces ont été retrouvées lors de travaux de ces dernières années, continuait à servir pour une population légèrement accrue et la notion d’église et de paroisse est redevenue pour elle une notion vivante. Mais l’oeuvre entreprise n’a pas survécu longtemps à Jacques de Pichon.
Pendant plus de trente ans les visiteurs de l’Ordre continuent à mentionner cette oeuvre sur un point ou sur un autre mais ils sont impuissants non seulement à la poursuivre mais même à la conserver en l’état. Cette oeuvre devait sa réussite à la présence d’un homme.
Lui, disparu la commanderie est dès 1669 entre les mains de fermiers, deux marchands qui ont pris à bail la Tour, ses deux métairies, le moulin de la Bernède, les bois, les landes et la vigne de Lourdens pour 225 livres par an de fermage, avec un cheptel vif de 67 bovins et 13 porcs.
Nous sommes loin des 1 200 livres de revenu auquel Monsieur de Pichon estimait sa commanderie.

Finalement son oeuvre s’avère un échec. Il a retardé la ruine définitive de la commanderie, il ne l’a pas empêchée. En 1693, comme on ne fait plus le service dans la chapelle, ordre est donné de démolir l’autel ; même l’oeuvre religieuse de M. de Pichon disparaît. Cet échec tient d’abord à la situation générale de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem dans cette région où ses biens ruraux sont nombreux.
Des visites soigneuses et assez fréquentes montrent que l’on entretient à peu près les bâtiments les plus importants et les bâtiments d’exploitation indispensable. Mais cet entretien se limite de plus en plus au gros oeuvre ; on néglige les dépendances, l’intérieur des bâtiments qui ne sont plus habités.
Au XVIIIe siècle les visiteurs de l’Ordre dans la région viennent loger à l’auberge à Casteljaloux, alors que l’Ordre y possède une maison depuis longtemps transformée en chai. Ils ne logent pas non plus à la Tour d’Avance qu’ils préservent simplement de la ruine.
L’Ordre est sur la défensive, il ne peut plus rien développer dans ses domaines du Néracais et de l’Albret. M. de Pichon, s’il avait brillamment restauré n’avait non plus rien développé.
Au XVIIIe siècle un projet de plantation de chênes lièges avait été abandonné parce qu’il demandait une immobilisation de capitaux.
Les terres étaient médiocres et les défrichages de landes destinées à produire seigle et millet auraient été d’un trop mince rendement. L’exploitation des bois pouvait être une source de profit. Mais la reconstitution d’une forêt était une oeuvre de longue haleine qui ne pouvait se poursuivre sous la direction de commandeurs lointains et indifférents par des fermiers qui n’étaient pas eux-mêmes sur place et qui, de par leur situation même, ne pouvaient pratiquer autre chose qu’une politique de rentabilité à courte vue. D’ailleurs à cette époque le bois abonde dans la lande et son exploitation se heurte à un obstacle quasi général : l’absence de routes ou chemins carrossables pour pouvoir commercialiser les produits de la forêt.

Le seul débouché de la lande reste la route de Casteljaloux-Lavardac par Lausseignan. Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle et la Révolution pour voir se réaliser la route aboutissant directement à la Garonne, au Port de Pascau. Le XIXe siècle désenclavera cette région de la Tour d’Avance et de la forêt de Campet par la création de routes rurales.

Les industries locales, forge de Saint-Julien et tuileries de la région ont à leur portée plus de bois qu’elles ne peuvent en utiliser. Les plaintes des consuls de Casteljaloux comme celles des notables de toute la lande, plus tard les plaintes des autorités révolutionnaires locales comme les rapports adressés aux préfets de l’Empire, portent en premier lieu sur la question de l’insuffisance des voies de communication et l’entrave que cela apporte au commerce des bois qui pourrait être une des principales sources de revenus pour la région.

C’est pourquoi la commanderie de la Tour d’Avance, aux meilleurs jours de la gestion de Monsieur de Pichon, ne peut être qu’un domaine agricole faisant vivre une population réduite d’agriculture et d’élevage en circuit presque fermé ; sans aucune perspective de développement. C’est un domaine rural type pour cette région, typique aussi de la lenteur avec laquelle elle s’est remise des contrecoups économiques et démographiques de la guerre de Cent Ans à travers un bon siècle de luttes religieuses, typique encore la décadence économique de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem dans tout l’Albret où pourtant ses possessions étaient vastes et nombreuses.
Sources : Lucile Bourrachot. Société Académique d’Agen, Revue de l’Agenais, bulletin trimestriel, Janvier-Mars 1983. Agens 1983.

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